CIG_JOURNAL_N°19_ FLIPBOOK

L E M AG A Z I NE D E L A COMMUNAU T É I S R A É L I T E D E G E NÈ V E 0 9 - 2 0 2 6 N ° 1 9 REPORTAGE LA COLO ? « UNE ÉCOLE DE VIE POUR LES ENFANTS ! » LA RENCONTRE LES DÉFIS D’ELIE BERNHEIM, NOUVEAU PRÉSIDENT DE LA CIG L’ENQUÊTE ARTISTES ET SPORTIFS JUIFS DE PLUS EN PLUS STIGMATISÉS

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Ce premier éditorial de la rentrée revêt pour moi une signification particulière. À mi-parcours de mon quatrième mandat au comité de la CIG, il marque une troisième présidence depuis que j’ai l’honneur d’y siéger, et la deuxième comme vice-président. J’ai d’abord siégé sous la présidence de Me Philippe Grumbach zl, homme de valeurs et de droit, dont le charisme et la hauteur de vue ont marqué notre communauté. J’ai ensuite accompagné Roseline Cisier durant une présidence jalonnée de défis majeurs : changement de gouvernance rabbinique, 7 octobre et ses conséquences, puis changement de secrétaire général. Il fallut s’adapter, renforcer notre sécurité et nos services, soutenir nos membres et préserver notre unité. Aujourd’hui, une nouvelle page s’écrit sous la présidence d’Elie Bernheim. Je l’aborde avec un enthousiasme immense. Je suis particulièrement fier de le voir prendre cette responsabilité. Il connaît intimement la CIG et apporte l’expérience d’un chef d’entreprise habitué à décider, fédérer et transformer une ambition en action. Son arrivée ouvre un nouvel élan, résolument tourné vers l’avenir et nourri de tout ce qui a été construit jusqu’ici. Je suis convaincu qu’Elie a les qualités humaines, l’énergie et l’expertise nécessaires pour porter nos ambitions encore plus loin. Car nos enjeux dépassent la gouvernance : que signifie être juif aujourd’hui, à Genève, en Suisse et en Europe? Depuis le 7 octobre, nous avons vu ressurgir un antisémitisme que nous espérions appartenir à un autre temps. Mais nous avons aussi redécouvert la puissance du lien qui nous unit : à Israël, à notre histoire et, surtout, les uns aux autres. Être juif, ce n’est pas seulement hériter d’une histoire. C’est en devenir les gardiens et les passeurs. C’est affirmer notre attachement à Israël tout en étant pleinement engagés dans la société genevoise et suisse. C’est vivre fièrement notre identité, dans le dialogue et l’ouverture. C’est surtout donner à nos enfants l’envie et la fierté d’être juifs. Les fêtes qui approchent nous le rappellent : elles réunissent les générations, donnent vie à la transmission et rendent notre solidarité tangible. La communauté n’existe véritablement que lorsque nous la faisons vivre ensemble. Cette responsabilité est aussi matérielle. Nos offices, notre jeunesse, notre Gan, notre action sociale, notre sécurité et nos projets ont un coût. La pérennité financière de la CIG est indissociable de notre capacité à transmettre. Une communauté forte a besoin de l’engagement de tous, chacun selon ses possibilités. À l’approche des fêtes, nous comptons sur chacune et chacun d’entre vous. Nous devons continuer à nous protéger. Mais les murs nécessaires à notre sécurité ne doivent jamais devenir ceux derrière lesquels nous choisissons de vivre. Notre avenir doit être de vivre, transmettre et rassembler davantage. Servir ma communauté constitue l’un des plus grands honneurs de ma vie. Trois présidences, mais une même responsabilité : recevoir, préserver, construire et transmettre. Et, dans un monde qui nous donne trop souvent des raisons de nous inquiéter, je reste profondément confiant : dans la force de notre communauté, dans ceux qui la font vivre et, surtout, dans notre capacité collective à construire son avenir. SOMMAIRE LES NEWS 5-7 LA CHRONIQUE DU RABBIN 8-9 L’ENQUÊTE 10-13 L’HISTOIRE 14-15 LA RENCONTRE 16-19 LE PORTRAIT 20-21 LE REPORTAGE 22-25 ÇA S’EST PASSÉ À LA CIG 27-31 L’ÉTAT CIVIL 32-33 LA CUISINE 34 LE TRAIT D’HUMOUR 35 Editeur Communauté Israélite de Genève Rédaction en chef Noémi Amatriain Rédaction Mikhaël Benadmon Noémi Amatriain Jean Plançon Jean-Daniel Sallin Conception BuxumLunic www.buxumlunic.ch Photo de couverture Linda Photography Tirage 1500 exemplaires Impression Van der Poorten NOTRE AVENIR, NOTRE RESPONSABILITÉ TEXTE ÉRIC RODITI L'ÉDITO 3 SEP TEMBRE 2026

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LES NEWS NOUVEAUX COLLABORATEURS À LA CIG Cet été, nous avons accueilli plusieurs nouveaux collaborateurs à la Maison Juive Dumas. Alors que le rabbin Yonathan Hayoun a rejoint l’équipe du rabbinat, Julie Sidorko est venue renforcer notre département Patrimoine. Quant à Rivka Levy-Yakobov, elle se chargera désormais des ressources humaines à la CIG. Nous leur souhaitons notre plus chaleureuse bienvenue au sein de notre communauté. MAISON JUIVE À NE SURTOUT PAS MANQUER... AFTERCOM ESCALE GOURMANDE EN INDE Un petit voyage en Inde, ça vous tente ? Et, en plus, sans quitter Genève? L’Aftercom vous convie à une escale gourmande à la Maison Juive Dumas, le jeudi 15 octobre (dès 19h30), afin de découvrir les saveurs authentiques de la cuisine indienne à travers les créations du chef Santosh Kumar. Réservé aux 30-55 ans, cet événement vous promet un dépaysement total. Vous aurez même l’occasion de vous initier à la danse Bollywood dans une ambiance festive. Alors, prêts à vous envoler pour Mumbai et Jaïpur ? 4-5 SEPTEMBRE VOUS VOULEZ VIVRE UN CHABBAT TRADITIONNEL EN GROUPE, LOIN DES CONTRAINTES MATÉRIELLES DU QUOTIDIEN ? PARTICIPEZ À NOTRE CHABBAT PLEIN, RÉSERVÉ AUX 30-50 ANS DE LA CIG, DANS UN HÔTEL GENEVOIS ! AU MENU : CONVIVIALITÉ, PARTAGE, INSPIRATION ET MOMENTS FESTIFS. À VOS AGENDAS LES 11 ET 12 SEPTEMBRE AURONT LIEU NOS TRADITIONNELS SEDARIM DE ROCH HACHANA À LA MAISON JUIVE DUMAS. VENEZ CÉLÉBRER LE NOUVEL AN JUIF AVEC NOUS ! INSCRIPTIONS OBLIGATOIRES. CULTURE JUIVE L’AMOUR À L’HONNEUR Pendant des millénaires, le discours qui prévalait affirmait que le judaïsme était davantage axé sur ses lois que sur l’amour. Mariages arrangés, séparation des sexes : il y avait peu de place pour le romantisme ! Pourtant, cet amour s’est exprimé de multiples façons au fil des ans : protecteur, passionné, spirituel, audacieux… En vérité, le judaïsme enseigne un amour qui construit des ponts, recherche le dialogue et voit dans la différence une invitation, non une menace. Le 6 septembre, la Journée européenne de la culture juive tendra à démontrer que l’amour et le judaïsme sont intimement liés, indissociables, chacun donnant à l’autre sa profondeur et son sens. SEP TEMBRE 2026 5

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COMMÉMORATION DE LA NUIT DE CRISTAL Parce qu’il est essentiel de se souvenir... La Nuit de Cristal désigne les pogroms perpétrés par le régime nazi dans la nuit du 9 au 10 novembre en Allemagne, causant la mort d’une centaine de personnes et la déportation de 30000 hommes juifs. La CIG organise sa traditionnelle cérémonie de commémoration, le 9 novembre à la synagogue Beth Yaacov, pour cultiver le devoir de mémoire. SAVE THE DATE N’OUBLIEZ PAS D’ENTOURER LA DATE DU DIMANCHE 6 DÉCEMBRE DANS VOS AGENDAS ! LA CIG ORGANISERA EN EFFET SA GRANDE FÊTE DE HANOUCA À LA MAISON JUIVE DUMAS. SERVICE SOCIAL LORS DE LA FÊTE DE SOUCCOT (25 SEPTEMBRE-2 OCTOBRE), NOS AÎNÉS SONT INVITÉS À PARTICIPER À NOTRE TRADITIONNEL DÉJEUNER SOUS LA SOUCCA, LE MARDI 29 SEPTEMBRE. JOIE, HOSPITALITÉ ET GASTRONOMIE AU MENU ! Pour plus d' informations, consultez notre site Internet www.comisra.ch À LA RENCONTRE D’AVISHAI COHEN Figure incontournable du jazz contemporain, le virtuose Avishai Cohen est un contrebassiste israélien qui a redéfini le rôle de son instrument sur la scène internationale. Ses compositions, nourries de jazz, de musiques latines et moyen-orientales, séduisent un large public. Avec son quintet, formé d’une nouvelle génération d’étoiles montantes connectées à ses influences musicales, l’artiste sera sur la scène du Victoria Hall le mardi 20 octobre (20h). Une occasion en or que la CIG a saisie pour organiser une rencontre privée, en coulisses, avec ces musiciens à l’issue de leur concert. SORTIE © ISTOCK, © UNITED STATES HOLOCAUST MEMORIAL MUSEUM, COURTESY OF NATIONAL ARCHIVES AND RECORDS ADMINISTRATION, COLLEGE PARK CCJJ COMMENT DEVENIR UN ANIMATEUR? Tu as entre 14 et 18 ans et tu as envie de devenir un animateur du CCJJ ? Rien de plus simple ! Annonce-toi auprès de Nathan Smila, responsable du CCJJ, puis passe les différentes étapes de formation prévue en cours d’année. Tu devras prendre part à un premier week-end de formation en avril 2027 pour devenir aide-animateur, puis participer à trois activités ou sorties du CCJJ au minimum en cette qualité. Après la colonie d’été, en juillet 2027, il ne te restera plus qu’à suivre le week-end de perfectionnement pour gagner tes galons d’animateur. Être animateur te permettra non seulement de vivre des moments inoubliables au sein de la communauté, marqués par l’amitié, la solidarité et l’inclusion, mais aussi de transmettre des valeurs fortes aux plus jeunes, tout en exerçant tes talents de leadership. Intéressant, non ? SCANNEZ CE QR-CODE ET RETROUVEZ TOUTES LES ACTIVITÉS DE LA CIG 7 SEP TEMBRE 2026

POURQUOI LES JUIFS SE BALANCENT-ILS PENDANT LA PRIÈRE ? TEXTE MIKHAËL BENADMON La prière est comprise dans les traditions religieuses comme un moment de recueillement, d’introspection, de retour sur soi. Elle nécessite une disposition mentale qui s’exprime dans le registre de la sérénité, du calme et du bien-être. Dès lors, un visiteur incongru ne peut qu’être étonné de constater un mouvement continu, parfois impulsif (ou agaçant pour un voisin), déconcertant ou déconcentrant, chez un prieur lambda. Ce geste corporel appartient-il à l’individu et reflète-t-il son degré de nervosité, voire d’instabilité ? Ou alors, puise-t-il ses sources dans un horizon spirituel ancien ? Les lignes qui suivent ont pour objet de reconstituer la généalogie de cette action, a priori banale, et de suivre son évolution. La coutume de se balancer, pendant la prière et pendant l’étude de la Torah, a fait l’objet de grands débats dans la halakha concernant, d’une part, la participation du corps à la prière et, d’autre part, l’essence de la prière. Une des sources premières, ramenées dans le Talmud Babli (Brakhot 28b) et dans le Talmud de Jérusalem (Brakhot 1, 3-5), se base sur le verset : « Tous mes os diront : D.ieu... qui est comme toi ! » et les commentateurs se demandent si cette phrase concerne la prière, l’étude, ou les deux. Le langage des os fait sans doute allusion à un frissonnement plutôt qu’à une pathologie médicale. PLUSIEURS RAISONS APPARAISSENT DANS LA LITTÉRATURE HALAKHIQUE À CE SUJET Les balancements représentent la peur, le tremblement ou plutôt, la crainte référentielle que l’homme doit ressentir face à son créateur pendant la prière (Mahzor Vitri, au nom de son maître Rashi, et également Rabbi David Aboudreham). Se balancer serait alors le signe d’une conscience religieuse, attentive à la magie de la prière durant laquelle une créature insignifiante ose se tourner vers le maître du monde. Le tourment habite le prieur et son corps parle malgré lui. Il n’est donc pas certain que ce balancement soit le fruit d’une décision consciente, mais plutôt la réaction corporelle immédiate de la rencontre. Bref, tout sauf du mimétisme. Cependant, un célèbre rabbin italien, Rabbi Menahem Azaria de Fano (15481620), s’oppose à cet usage. Son principal argument ? La prière est un recueillement du cœur et le balancement ne peut en aucun cas amener l’homme à se placer devant D.ieu dans un esprit de sérénité. La prière impose le contrôle de soi, et atteindre le recueillement et la sérénité nécessite une transcendance de soi et une maîtrise de son corps. Le texte de référence qui signale vraisemblablement cet usage, inconnu jusqu’au XIIe siècle, est le livre du Zohar. Selon cette tradition, le peuple d’Israël accomplissant les mitsvot, soit les commandements de la Torah, est à comparer à une flamme qui brûle et scintille. Sa vitalité s’exprime donc à travers ses turbulences qui sont signes de force et caractère (Zohar Pinhas). À travers ces propos, l’enthousiasme et l’exaltation n’est pas à camoufler : le croyant brûle de tout son être et, à l’image de la flamme, impose son ardeur sans compromission. Rabbi Yehuda Halevy ramène dans son Kouzari deux explications : la première, physiologique, est que le balancement réchauffe le corps. Ce dernier enflamme alors l’âme et éveille la Kavana (l’intention, la ferveur). Ce serait en quelque sorte une théorie, version Gestalt, qui intègre le mouvement corporel dans le mental et, dans cette explication, verrait peut-être une catapulte visant à éveiller la ferveur. Mouvement du corps et mouvement de l’âme sont dans le même rythme. Cette explication est rejetée par le Rav Yeshaya Halevy Horowitz (1558-1628) dans son ouvrage Shla Hakadosh : l’expérience montre que la prière prononcée immobile est beaucoup plus profonde. Sur cette question, qui somme toute revient à un débat psychologique sur la nature de l’homme, Rabbi Yossef Teomim (1727-1792), cité par le Michna Broura (Orakh Hayim 48), conseille à chacun de trouver la voie qui le conditionne à une meilleure prière. La deuxième explication de Yehouda Halevy est plus pratique : selon lui, il fut un temps où les livres étaient rares, beaucoup de personnes entouraient et lisaient du même livre et, certaines fois, pour vérifier un mot ou une lettre, ils se courbaient. Leurs enfants voulant imiter les parents ont continué la tradition...Tradition quand tu nous tiens ! Rien de transcendant dans cette explication, pas de recherche spirituelle, que du mimétisme qui suppose que ce qu’ont fait les anciens doit être perpétué même si c’est, comment dire, étrange ou surprenant. © ISTOCK LA CHRONIQUE DU RABBIN LA CHRONIQUE DU RABBIN 8 LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9

Rabbi Moche Isserles (Rama) parle de ce sujet à deux reprises dans ses gloses sur le Choulkhan Aroukh Orakh Hayim (chapitres 48 et 95) et rappelle l’usage des communautés ashkénazes que les personnes soucieuses d’une prière fluide ont l’habitude de se balancer pendant la prière. Nos frères séfarades se balancent-ils ? Des décisionnaires séfarades comme le Rav Hayim Yossef David Azoulay (Hida) adopte les propos de Rabbi Menahem Azaria de Fano et écrit qu’il vaut mieux ne pas se balancer pendant la prière, car on se trouve alors devant un roi (Mahzik Brakha 48, 5). Rabbi Moshe Sofer dans son Kaf Hahayim (Orakh Hayim 48, 9) considère quant à lui que la prière est une demande de miséricorde : il faudrait donc laisser le balancement pour l’étude uniquement et rester immobile durant l’Amida. Cela reviendrait-il à dire que les séfarades sont plus calmes que les ashkénazes ? Non, assurément, et comme beaucoup de décisionnaires l’écrivent, il est bon que chacun trouve sincèrement, et sans considération des gens présents pendant la prière, la façon la plus appropriée à lui-même (Rav Ner Leezra 3, 7). Ce qui est intéressant, à mes yeux, à travers cette analyse non exhaustive d’un rituel corporel somme toute mineur est le sérieux des commentateurs et l’investissement intellectuel et spirituel engagé afin de donner un sens à chaque détail de la vie. La vie du corps ou la dimension somatique est intimement liée à la vie de l’âme, de la psyché, ce qui positionne notre réflexion au centre des réflexions contemporaines. 9 SEP TEMBRE 2026

L’ENQUÊTE 10 LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9

DE LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE UN SPORTIF OU UN ARTISTE JUIF TEXTE JEAN-DANIEL SALLIN Le quotidien des artistes et athlètes juifs s’est compliqué depuis l’offensive de Tsahal dans la bande de Gaza en réponse aux attaques terroristes du Hamas. Messages de haine sur les réseaux sociaux, appels au boycott, annulations de concerts et d’expositions... L’opinion publique attend qu’ils dénoncent ouvertement les choix du gouvernement de Benyamin Netanyahou. Dans le cas contraire, ils sont considérés comme complices. D’Amir à Gal Gadot, ils font face à un antisémitisme féroce. L’affaire avait fait grand bruit lors des Jeux olympiques de Milan-Cortina, en février dernier : alors que le bob à deux israélien, piloté par Adam Edelman, entamait sa descente sur la piste Eugenio-Monti, Stefan Renna, journaliste de la RTS, a profité de cette minute d’antenne pour évoquer les convictions politiques de l’athlète. S’interrogeant ouvertement sur sa présence en Italie et, accessoirement, sur la politique du CIO en la matière, il a rappelé la nature des messages postés par Edelman sur les réseaux sociaux en faveur du gouvernement israélien. « Il a dit que l’ intervention militaire israélienne était la guerre la plus moralement juste de l’histoire », a fini par citer le journaliste. Cette intervention a provoqué une crise diplomatique, le Comité olympique israélien demandant des excuses à la TV suisse, ainsi que la suspension immédiate du journaliste incriminé. La RTS n’est pas entrée en matière, se bornant à retirer le commentaire, dont « la longueur a été jugée inappropriée dans le cadre d’une retransmission de compétition sportive ». Stefan Renna, lui, a conservé son accréditation. Loin d’être anecdotique, cet épisode démontre à quel point la vie des sportifs et des artistes israéliens et juifs s’est compliquée depuis les attaques terroristes du Hamas, perpétrées le 7 octobre 2023 sur le territoire israélien et, surtout, après la riposte sans précédent de Tsahal à Gaza. À croire qu’ils sont responsables de la politique menée par Benyamin Netanyahou et de la mort des milliers de civils palestiniens tombés sous les bombardements ! L’opinion publique attend d’eux qu’ils condamnent ou qu’ils prennent leur distance avec les choix du gouvernement israélien. Leur silence, voire leur absence de position claire, est considéré comme un signe d’allégeance. On ne parle même pas de ceux qui, comme Adam Edelman, ont choisi ouvertement leur camp... Est-ce qu’on réclame des stars américaines qu’elles condamnent publiquement les écarts de conduite de Donald Trump ? GAL GADOT BOYCOTTÉE Aux États-Unis, justement, Gal Gadot vit un enfer depuis qu’elle a apporté son soutien au gouvernement israélien. Élevée à Rosh Haayin, à 25 kilomètres à l’est de Tel-Aviv, la comédienne a passé l’essentiel de sa vie en Israël. Son père descend d’une lignée de pionniers sionistes implantés en Palestine depuis cinq générations. Côté maternel, son grand-père est le seul survivant d’une famille tchèque exterminée à Auschwitz. Élue Miss Israël en 2004, elle accomplit ses deux ans de service militaire obligatoire. Autant dire qu’elle connaît la réalité du terrain ! Si elle évitait de parler de politique par le passé, tout a changé après le 7 octobre : le regain de haine autour de la condition juive l’a incitée à se lever et © CLODAGH KILCOYNE / KEYSTONE 11 L’ENQUÊTE SEP TEMBRE 2026

à combattre l’antisémitisme. Au risque de mettre en péril sa carrière et son intégrité physique. Menaces sur les réseaux sociaux, appels au boycott de son long-métrage The Snow White, dans lequel elle interprète la méchante reine, tensions avec Rachel Zegler, alias Blanche-Neige, pour divergences d’opinion pendant le tournage... Depuis trois ans, le quotidien de Gal Gadot n’est pas un long fleuve tranquille. En mars 2025, la cérémonie prévue sur le Walk of Fame, à Hollywood, pour l’inauguration de son étoile, a même été perturbée par des manifestations. « Je sais ce que je défends et ce que je veux pour le monde », a-t-elle déclaré. Ne rêve-t-elle pas parfois de se glisser dans son costume de Wonder Woman pour tenter de régler une bonne fois pour toute ce conflit israélo-palestinien ? AMIR DANS LA TOURMENTE Né dans une famille juive séfarade originaire de la Tunisie et du Maroc, Amir a vécu le même chemin de croix. Alors qu’il est âgé de 8 ans, ses parents ont décidé de faire leur alya et de s’installer en Israël. Service militaire dans les renseignements comme sergentchef, études de dentiste à l’Université hébraïque de Jérusalem... Il finit par participer à l’émission The Voice, avant de représenter la France à l’Eurovision en 2016. Lui fait-on payer sa superbe chanson, Supernova, en hommage aux victimes du 7 octobre, parue sur son dernier album? En 2025, Amir est pris dans la tourmente, lorsqu’aux Francofolies de Spa, plusieurs artistes se désolidarisent de sa programmation. Que lui reproche-t-on ? Son judaïsme ? Son soutien à Israël ? Cela va plus loin : en 2014, soit il y a douze ans déjà, Amir a donné un concert dans la colonie d’Hébron, jugée illégale au regard du droit international. Il a également participé à une soirée de soutien aux soldats de Tsahal, organisée par Yoni Chetboun, un ex-député du parti d’extrême-droite. Aux yeux de l’opinion publique, c’est sûr, l’artiste est un suppôt du gouvernement Netanyahou. Amir a néanmoins pu donner son concert aux Francofolies. Comme il l’a fait sur sa dernière tournée, C Tour, mais, parfois avec des mesures de sécurité rédhibitoires pour éviter tout débordement. « La haine, le racisme, je le laisse aux autres », a-t-il martelé sur le plateau de l’émission C à vous sur France Télévisions. « J’ai toujours parlé et chanté pour fédérer. Je n’ai jamais tenu la moindre déclaration qui n’était pas celle de la paix, du vivre ensemble et de la fin des souffrances. Je suis certain que ce ne sont pas mes opinions politiques qu’on pointe du doigt, mais ce que je suis. » Une affirmation, très forte, qui résume bien le sentiment commun : ce n’est pas seulement Israël qu’on vise, mais la communauté juive dans son intégralité ! EUROVISION : TERRAIN MINÉ ! Comment aurait réagi l’opinion publique si Amir avait participé à l’Eurovision en 2026? Depuis trois ans, le concours est un terrain miné pour Israël, membre de l’Union européenne de radiodiffusion (UER) depuis 1957. À chaque édition, c’est le même refrain : les pays exigent son exclusion pure et simple. Des pétitions circulent régulièrement pour demander aux diffuseurs nationaux de boycotter l’événement et de faire pression sur l’UER pour refuser l’inscription des candidats israéliens. Peine perdue ! En 2025, à Bâle, Yuval Raphael, rescapée du massacre du festival Nova, termine même à la deuxième place avec sa chanson pleine d’espoir, New Day Will Rise. Cette année, la tension est encore montée d’un cran : cette fois, c’est l’un des membres du Big-5 qui mène la fronde ! Avec l’Allemagne, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, l’Espagne est l’un des principaux contributeurs financiers du concours. Alors, quand il menace de boycotter l’Eurovision, le dialogue prend une autre tournure. D’autant qu’il a entraîné, dans son sillage, d’autres diffuseurs importants, comme l’Irlande et les Pays-Bas, tous deux vainqueurs du concours à sept reprises, ainsi que la Slovénie et l’Islande. Comme l’UER a confirmé la participation d’Israël, lors de son assemblée générale en décembre 2025, tous ces pays ont mis leur menace à exécution. Certains artistes, comme Nemo, vainqueur du concours en 2024, ont décidé de rendre leur trophée en signe de protestation. Une lettre ouverte, signée par plus de 1000 artistes, dont Peter Gabriel, Roger Waters, Macklemore et Massive Attack, dans le cadre du mouvement No Music For Genocide, s’oppose à la présence d’Israël à Vienne : selon eux, Israël utilise l’Eurovision pour « normaliser le génocide, le siège et l’occupation militaire brutale des Palestiniens par Israël ». Mais, le 12 mai dernier, lors de la première demi-finale, Noam Bettan était bel et bien présent sur la scène du Wiener Stadthalle pour interpréter Michelle. Contre vents et marées. Et lui aussi a terminé à la deuxième place du concours, à 173 points de la Bulgarie... Sur les terrains ou dans les stades, ce n’est pas mieux ! De nombreux athlètes sont confrontés régulièrement à des refus d’affrontement : leurs adversaires préfèrent se retirer de la compétition pour des raisons politiques plutôt que de croiser le fer avec un Israélien. Parfois, sur le podium, on leur refuse la poignée de main ou on tourne carrément le dos à leur drapeau – comme l’ont fait les escrimeurs suisses lors des championnats d’Europe M23 en Estonie en 2025. Que dire encore de l’équipe de cyclisme Israel-Premier Tech contrainte de changer de nom et de structure avant la saison 2026? Cible de manifestations pro-palestiniennes durant la Vuelta, en septembre 2025 – qui avaient d’ailleurs contraint les organisateurs à écourter quatre étapes, elle n’avait pas d’autres choix que de faire disparaître le nom d’Israël de son maillot pour pouvoir continuer d’exister. LA SOLITUDE D’ARTHUR « Je suis Français et je n’ai pas à juger la politique d’un pays dans lequel je ne vis pas. Quand on est dehors d’Israël, on observe et on peut donner son avis. Mais on ne juge pas. » Producteur et animateur de télévision, Arthur Esse- © YANN ORHAN 12 L’ENQUÊTE LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9

bag a écrit un livre-choc, intitulé J’ai perdu un Bédouin dans Paris, dans lequel il parle de son engagement, pendant deux ans, auprès des familles des otages, et de la solitude des Juifs depuis ce 7 octobre de sinistre mémoire. Messages d’insultes, vague de haine, protection 24/24 pour sa famille et lui... Rien ne lui a été épargné durant cette période. Cela ne l’empêche pas de rester droit dans ses bottes et de condamner un antisémitisme explosif, ainsi que « l’émergence d’un mal nouveau auquel nous n’étions pas préparés : l’algorithme des réseaux sociaux », comme il le précise dans une interview au média Times of Israel. «C’est l’acculture crasse des réseaux sociaux qui fait qu’on se retrouve avec une génération de crétins qui défilent dans la rue. (...) Il faut s’instruire et comprendre ce qui se passe, d’autant que la région est très compliquée en termes géopolitiques. » Arthur Essebag a choisi de ne plus se taire et de mettre sa judéité en avant. L’homme avoue avoir un lien charnel avec Israël, un pays qu’il a rencontré à travers les yeux de sa mère. « Je l’ai aimé à ma manière. Il y a autant de Juifs que de manière d’aimer Israël. Mon sionisme n’est ni politique, ni religieux. » Il a également décidé de combattre l’antisémitisme. Avec ses propres armes. Il a produit un documentaire, Supernova : The Music Festival Massacre, de Danna Stern, monté une exposition à Paris, I Don’t Want To Forget, avec des œuvres créées après le 7 octobre, et vient de lancer une série de vidéos, baptisée Klichés, pour démonter les clichés antisémites par l’absurde. « J’ai le sentiment que le mal du siècle relève de l’éducation. Si j’avais prononcé la moindre phrase raciste à la maison, mon père m’aurait dézingué. Ça n’existait pas chez nous. Tout passera par l’éducation. » Pour lui, voir des gamins portés le keffieh dans la rue, en proclamant « From the river to the sea », sans même savoir ce que cela signifie, est une aberration. Et personne, dans les médias, dans les gouvernements, ne bougent le petit doigt pour dénoncer. « La haine des Juifs est un phénomène de mode », clame Frank Tapiro, président de Diaspora Defense Forces, au micro d’Europe 1. «On s’attaque à notre identité, à notre condition de Juif. » Il trouve cela d’autant plus inacceptable que la majorité des artistes israéliens sont de gauche et, par conséquent, sont contre Benyamin Netanyahou. «Au lieu de les boycotter, on aurait dû les faire venir en Europe et organiser un festival israélien pour faire entendre d’autres voix », propose-t-il. Y a-t-il seulement suffisamment d’ouverture d’esprit et de tolérance aujourd’hui pour permettre ça ? Pas sûr. Demandez à Boy George qui, sans être juif lui-même, a essuyé une vive polémique après la sortie de son dernier titre, pro-Israélien, We Will Dance Again. Il a été contraint d’annuler sa participation à une comédie musicale à Londres à cause de ses opinions personnelles... © DC COMICS © DAVID BACHAR / HAARETZ © SHAI FRANCO Aux Francofolies de Spa, plusieurs artistes ont refusé de partager la scène avec Amir. Menaces et appels au boycott font partie du quotidien de Gal Gadot. Rescapée de l ’attaque du 7 octobre, Yuval Raphael a terminé deuxième de l ’Eurovision en 2025. Producteur et animateur TV, Arthur Essebag condamne « l ’acculture des réseaux sociaux ». 13 SEP TEMBRE 2026

ARMAND BRUNSCHVIG : UN SAUVEUR DANS LA TOURMENTE TEXTE JEAN PLANÇON Parmi les nombreux membres et présidents qui se sont succédé à la tête de la Communauté israélite de Genève (CIG) depuis plus de deux siècles, Armand Brunschvig fut sans aucun doute l’artisan d’une des plus belles réussites administratives que l’institution ait connues. Entre création du cimetière israélite de Veyrier et acquisition de la Maison juive, à la rue Saint-Léger, voici la trajectoire d’un homme providentiel ! Au sortir du premier conflit mondial, la CIG est engluée dans l’épineux problème lié à son cimetière de Carouge qui, étant de nature confessionnelle, n’a plus la possibilité de bénéficier d’une extension en raison de la loi sur la laïcité de 1876. Or celui-ci arrive à saturation et les nombreux recours déposés par l’institution se sont avérés infructueux. La situation semble si insoluble que, dès 1914, l’accès au cimetière n’est plus réservé qu’aux seuls membres de la CIG, excluant ainsi tous les autres Juifs du canton obligés de se faire enterrer dans les cimetières communaux genevois, voire à Lausanne ou à Vevey. Les tensions sont telles entre les différentes communautés juives genevoises – une ashkénaze, une autre séfarade ottomane et deux autres orthodoxes – qu’il est impératif de trouver une solution de toute urgence. Le salut semble alors venir d’un tout nouveau membre qui intègre le comité de la CIG comme administrateur des biens au cours de l’année 1919 : Armand Brunschvig, un coreligionnaire d’origine alsacienne, né à Genève en 1882, négociant en textiles de son état. Très vite, cet homme démontre des capacités exceptionnelles à diriger les affaires communautaires en s’attelant immédiatement au dossier si délicat du cimetière. En l’espace de quelques semaines, il élabore le projet d’un nouveau lieu de repos en territoire français, sur la commune d’Étrembières, à quelques encablures à peine du village suisse de Veyrier et dont l’accès est aisé depuis Genève. UNE NOUVELLE DYNAMIQUE DANS LA COMMUNAUTÉ Artisan d’une réussite juridique qui ne s’annonçait pourtant pas des plus faciles – le nouveau cimetière se trouvera en effet à cheval sur la frontière franco-genevoise, une situation géographique plutôt atypique, Armand Brunschvig est alors perçu comme l’homme providentiel. Sa prestance naturelle, son sens inné de la communication et son empressement aux tâches communautaires constituent une marque de fabrique qui lui apporte rapidement une aura fort justement appréciée des membres. Il faut remarquer qu’il passe beaucoup de son temps à la Maison juive, n’hésitant pas à délaisser ses propres activités commerciales au bénéfice d’une communauté qui a besoin d’une réorganisation. Il insuffle ainsi dès 1920 une nouvelle dynamique qui permet de moderniser les structures internes de l’institution. En 1925, il devient assez logiquement président de la CIG, une fonction qu’il assumera à sept reprises jusqu’en 1952. La même année, il intègre le Comité central de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) et en devient vice-président en 1944. Enfin, il siège au sein du Conseil du Congrès Juif Mondial, avant de devenir vice-président du Comité exécutif de l’ORT mondial. L’ACCUEIL SANS CONDITIONS Au début du second conflit mondial, Armand Brunschvig adopte une attitude modérée et quelque peu distante en faveur d’une politique d’accueil des réfugiés en Suisse. Le débat est alors particulièrement virulent au sein des communautés juives, dont certains membres critiquent sévèrement l’attitude de la FSCI, considérée comme beaucoup trop proche et complaisante avec la politique restrictive des autorités fédérales. Le positionnement d’Armand Brunschvig n’est pourtant pas, à ce moment-là, si éloigné des considérations d’un bon nombre de Juifs en Suisse qui estiment « être tenus de remplir en premier lieu leur devoir de citoyen avant de revendiquer un quelconque droit moral ». Cependant, les événements de l’année 1942, qui marquent le déclenchement du génocide dans l’ensemble des territoires contrôlés par l’Allemagne nazie, modifient radicalement l’attitude d’Armand Brunschvig qui prône désormais l’accueil sans conditions de tous ceux qui se pressent à la frontière suisse. Il s’inquiète à cet effet des conditions d’internement des réfugiés dans les divers camps créés à Genève dès l’automne 1942 et des nombreuses demandes d’assistance qui sont adressées à la CIG. Celle-ci est obligée de réorganiser tout son système administratif et de louer des locaux supplémentaires dans les étages supérieurs de son siège social, sis à la rue de la Fusterie. C’est à cette occasion qu’est nommé le premier secrétaire général de l’institution, en la personne de Michel Smidof, luimême réfugié et qui évite de justesse son transfert dans un camp de travail grâce à l’efficace intervention d’Hen- © DR L'HISTOIRE L'HISTOIRE 14 LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9

ri de Toledo auprès du président du Conseil d’État. PASSAGES CLANDESTINS À VEYRIER Au cours de l’année 1943, Armand Brunschvig réalise des visites quasi quotidiennes dans les différents camps d’internement et n’hésite pas à se rendre également à la frontière pour plaider la cause de ceux qui s’y présentent. Avec l’appui de son fils Jean, avocat de formation, il obtient des résultats concrets, évitant parfois les refoulements ou obtenant une totale libération des réfugiés grâce aux garanties fournies par la CIG. À la fin du conflit, le constat de l’immense travail réalisé par cet homme et ses proches collaborateurs s’avère certes positif, mais il est aussi chargé d’une immense amertume, celle de n’avoir pu faire mieux pour sauver ces pauvres malheureux en quête d’un ultime espoir de vie en terre helvétique. En 1947-1948, au cours de son sixième et avant-dernier mandat, il soutient l’organisation des passages clandestins qui s’opèrent à travers le cimetière israélite de Veyrier avec la complicité d’Erwin Heymann et des réseaux des cheminots français de la SNCF pour acheminer en toute discrétion près de 400 réfugiés juifs vers la Palestine, via les ports de Marseille, Sète et Toulon. UN NOUVEAU SIÈGE SOCIAL Armand Brunschvig achève son ultime mandat comme président de la CIG en 1952, en ayant accompli une dernière tâche, l’acquisition d’un nouveau siège social, celui d’un édifice à la hauteur de l’extraordinaire transformation structurelle de l’institution qui s’est opérée durant ces années de guerre et d’aprèsguerre. Ce sera l’iconique Maison juive de la rue Saint-Léger. Nommé président d’honneur de la CIG au cours de l’assemblée générale de mars 1952, le Grand-rabbin Alexandre Safran lui rend à cette occasion un vibrant hommage, insistant sur les 35 années passées au service de ses coreligionnaires en ayant fait preuve de qualités humaines incomparables. Pour Alexandre Safran, c’est une « ère » qui s’achève, l’une des plus remarquables de l’histoire de la CIG, selon lui. Il aura encore l’occasion, en compagnie du Grand-rabbin, d’inaugurer le 14 juin 1964 le monument aux victimes de la Shoah réalisée devant la Grande Synagogue de Genève. Armand Brunschvig décède en 1967 à l’âge de 85 ans. Il est enterré dans le cimetière israélite de Veyrier. SA PRESTANCE NATURELLE, SON SENS INNÉ DE LA COMMUNICATION ET SON EMPRESSEMENT AUX TÂCHES COMMUNAUTAIRES CONSTITUENT UNE MARQUE DE FABRIQUE QUI LUI APPORTE RAPIDEMENT UNE AURA FORT JUSTEMENT APPRÉCIÉE DES MEMBRES. Armand Brunschvig a achevé son mandat de président de la CIG en 1952, après 35 ans au service de la communauté. 15 SEP TEMBRE 2026

16 © RAYMOND WEIL LA RENCONTRE LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9

ELIE BERNHEIM : « J’AI ENVIE D’ÊTRE OPTIMISTE DANS L’AVENIR » TEXTE JEAN-DANIEL SALLIN Elie Bernheim n’aime pas les cases. C’est peut-être la raison pour laquelle il aime s’en extraire régulièrement pour découvrir d’autres univers. Pour certains, le Genevois de 45 ans reste le CEO de la marque horlogère Raymond Weil – qui célèbre ses 50 ans en 2026. Un poste qui l’a amené à relever bien des défis pour préserver l’indépendance et le développement de l’entreprise familiale. Son parcours l’a également conduit vers d’autres projets entrepreneuriaux comme l’écriture (son deuxième roman, Partition secrète, vient de paraître aux éditions Slatkine), la musique et la restauration. Depuis le 27 mai dernier et l’assemblée générale, il a été élu président de la CIG, succédant ainsi à Roseline Cisier. Une mission qu’il a accepté de relever avec tout l’optimisme qui le caractérise. « J’ai envie de faire de la CIG, la maison de tous », dit-il, alors que nous le rencontrons dans son bureau, au Grand-Lancy. «J’ai surtout envie d’être confiant en l’avenir... » Pourquoi avoir accepté la présidence de la CIG? Parce qu’après plusieurs années d’engagement au sein du comité, j’ai ressenti qu’il était naturel de franchir une nouvelle étape dans mon implication au service de la communauté. Accepter cette présidence n’est pas l’aboutissement d’une ambition personnelle ; c’est avant tout une responsabilité et une manière de rendre à la communauté une partie de ce qu’elle m’a apporté tout au long de ma vie. J’aborde cette fonction avec beaucoup d’émotion et de gratitude. Au-delà de l’honneur qu’elle représente, j’ai immédiatement mesuré ce qu’elle implique : être au service d’une institution plus que bicentenaire, héritière d’une histoire riche, de valeurs fortes et d’un engagement remarquable de générations de membres qui nous ont précédés. C’est aussi accompagner une communauté diverse, vivante et profondément attachée à ses traditions, tout en l’aidant à relever les défis de son temps. J’assume cette responsabilité avec humilité, conscient que notre rôle est avant tout de préserver cet héritage, de le faire vivre et de le transmettre aux générations futures. Vous parlez de responsabilité… Quelle est-elle précisément ? Pour moi, il s’agit d’abord d’une responsabilité de transmission et de service. Nous ne sommes que de passage, alors que les institutions et les communautés nous survivent. Notre devoir est donc de recevoir un héritage, d’en prendre soin et de le transmettre, plus solide encore, aux générations qui nous suivront. Être président de la CIG, c’est aussi veiller à ce que chacun puisse trouver sa place au sein de la communauté. Nous sommes riches de nos sensibilités, de nos parcours et de nos histoires. Ma responsabilité est de favoriser le dialogue, de préserver la cohésion et de faire en sorte que ce qui nous rassemble soit toujours plus fort que ce qui pourrait nous diviser. C’est également préparer l’avenir : soutenir la jeunesse, renforcer nos institutions, accompagner nos familles et faire vivre les valeurs qui sont au cœur de notre identité. Vous prenez la succession de Roseline Cisier. Comment envisagez-vous cette suite ? Je l’envisage avant tout avec beaucoup de respect et de reconnaissance. Roseline Cisier a consacré énormément d’énergie, de temps et de cœur à notre communauté. Son engagement a marqué ces dernières années et je tiens à lui rendre hommage pour le travail qu’elle a accompli. Prendre une succession n’est jamais remplacer une personne. Chacun apporte sa sensibilité, son expérience et sa manière de servir. Mon ambition n’est donc pas de marcher dans ses pas à l’identique, mais de m’inscrire dans la continuité de ce qui a été construit, tout en répondant aux défis qui se présentent aujourd’hui à notre communauté. J’aborde cette responsabilité avec la conscience que cette mission est avant tout collective. Je suis convaincu que l’avenir de la CIG ne repose pas sur une seule personne, mais sur l’engagement collectif du comité, de ses membres, de ses bénévoles, de ses institutions et de ses responsables religieux. Mon souhait est de poursuivre ce travail de rassemblement, de renforcer les liens entre les générations et de préparer sereinement l’avenir, dans le respect de notre histoire et de nos valeurs. 17 LA RENCONTRE SEP TEMBRE 2026 « MON AMBITION EST DE M’INSCRIRE DANS LA CONTINUITÉ DE CE QUI A ÉTÉ CONSTRUIT, TOUT EN RÉPONDANT AUX DÉFIS QUI SE PRÉSENTENT À NOTRE COMMUNAUTÉ. »

Avec l’arrivée de trois nouveaux membres (Jessica Ghouzi, Cécile Lederman, Neil Berdugo), votre comité s’est aussi fortement renouvelé... Je suis vraiment conscient de la chance de pouvoir compter sur ce comité talentueux et particulièrement engagé. Cette équipe réunit des compétences variées, des expériences différentes et des sensibilités complémentaires. Elle reflète la diversité de notre communauté et constitue l’un de ses plus précieux atouts. Dans les années à venir, le succès de nos projets dépendra avant tout de notre capacité à travailler ensemble dans un climat de confiance et de respect mutuel. Il est précieux d’avoir des gens, qui s’investissent avec autant de dynamisme, autour de cette mission commune. Quelle est la force principale de la CIG? Sa diversité. Nous sommes issus de multiples horizons. Nos histoires familiales sont différentes. Nos sensibilités, religieuses, culturelles ou générationnelles, peuvent parfois varier. Pourtant, malgré cette diversité, nous partageons une même mémoire, un même héritage et un même désir de transmettre. Dans un monde où les oppositions sont souvent mises en avant, je suis convaincu que notre rôle consiste à favoriser ce qui nous rassemble. L’unité ne signifie pas l’uniformité. Elle suppose au contraire le respect des différences et la capacité de construire ensemble malgré elles. Mon engagement au sein du comité m’a permis de découvrir encore davantage cette richesse humaine. J’y ai rencontré des personnes d’une grande générosité, animées par le désir sincère de servir la communauté. Cette expérience a été déterminante dans ma décision d’accepter la présidence. Quelles valeurs guideront votre mandat ? Il y en a quatre. Elles sont simples, mais essentielles. La première est l’écoute. Une communauté ne peut progresser que si chacun se sent entendu et respecté. La deuxième est le dialogue : les débats sont naturels dans une communauté vivante, ils deviennent même une richesse quand ils s’inscrivent dans le respect et la recherche du bien commun. Et les deux dernières ? Il y a encore le rassemblement : nous devons continuer à créer des ponts entre les générations, entre les différentes composantes de notre communauté et entre tous ceux qui souhaitent contribuer à son avenir. Quant à la dernière valeur, c’est la transmission ! Nous avons reçu un héritage exceptionnel et notre responsabilité est de le transmettre à notre tour. Cela concerne aussi bien notre histoire que nos valeurs, nos traditions et notre engagement collectif. Cette notion de transmission est très importante pour vous. C’est même l’un des thèmes centraux de votre dernier roman, Partition secrète. Pourquoi ? Mon histoire personnelle est profondément liée à cette notion. Comme beaucoup d’entre nous, j’ai grandi dans une famille où l’identité juive n’était pas seulement une appartenance, mais un ensemble de valeurs vécues au quotidien : le respect des autres, le sens des responsabilités, la solidarité, le dialogue entre les générations, l’importance de la mémoire... Avec le temps, j’ai compris que ces valeurs ne prennent tout leur sens que lorsqu’elles se traduisent en engagement. Être membre d’une communauté ne consiste pas uniquement à en bénéficier. Cela implique aussi de contribuer à son développement et à sa pérennité. C’est cette conviction qui m’a progressivement conduit à m’investir davantage dans la vie communautaire. La transmission est aussi fondamentale au sein de la communauté... Je dirais même que la transmission est au cœur de notre identité. Le judaïsme s’est construit à travers les générations grâce à cette chaîne ininterrompue de transmission des savoirs, des valeurs, des traditions et de la mémoire. Dans mes nouvelles fonctions, je vois cette mission comme une responsabilité collective. Il ne s’agit pas seulement de transmettre un héritage, aussi précieux soit-il, mais de le rendre vivant et pertinent pour les générations d’aujourd’hui et de demain. Nous devons donner à nos jeunes l’envie de s’approprier cette histoire, de s’engager dans la vie communautaire et de devenir à leur tour des passeurs. La transmission passe bien sûr par l’éducation, mais aussi par l’exemple, par le dialogue entre les générations et par la création d’espaces où chacun se sent accueilli, écouté et valorisé. Notre communauté est riche de l’expérience de ses aînés et de l’énergie de sa jeunesse ; mon rôle sera de favoriser cette rencontre. J’aimerais que la Communauté Israélite de Genève soit toujours davantage un lieu où l’on reçoit, où l’on partage et où l’on transmet, dans un esprit d’ouverture, de respect et de continuité. Car transmettre, ce n’est pas seulement préserver le passé : c’est donner les moyens de construire l’avenir. Vous êtes CEO de Raymond Weil depuis 2014. Qu’est-ce que votre parcours professionnel vous a apporté ? Ce parcours m’a apporté beaucoup, mais surtout il m’a permis d’apprendre des autres. J’ai eu la chance d’évoluer au sein d’une entreprise familiale avec des collaborateurs engagés, des partenaires fidèles et des personnes qui m’ont fait confiance au fil des années. Il m’a appris que l’on ne réussit jamais seul. Le rôle d’un dirigeant n’est pas d’avoir toutes les réponses, mais de savoir s’entourer, écouter, créer les conditions de la confiance et permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. J’ai également appris l’importance du temps long. Dans une maison comme Raymond Weil, on ne pense pas seulement au prochain trimestre ; on pense aux générations suivantes, à ce que l’on construit et à ce que l’on transmet. C’est probablement ce qui fait le lien avec mon engagement au sein de la CIG. Dans les deux cas, il s’agit avant tout de servir une institution qui nous dépasse, de préserver un héritage tout en le préparant pour l’avenir. Est-ce qu’on dirige une communauté comme on gère une entreprise ? Pas tout à fait. Une communauté doit être gérée avec le même sérieux et le même professionnalisme qu’une entreprise, notamment en matière de finances, d’organisation, de gouvernance 18 LA RENCONTRE LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9

19 ou de planification. En revanche, leur finalité est très différente. L’entreprise poursuit avant tout un objectif de performance économique. Une communauté, elle, a pour mission de faire vivre un projet collectif, de rassembler des femmes et des hommes autour de valeurs, d’une histoire, d’une identité et d’un patrimoine communs. Son succès ne se mesure donc pas uniquement à l’efficacité de ses décisions, mais aussi à leur capacité à renforcer la confiance, le sentiment d’appartenance et la cohésion. C’est pourquoi la gouvernance d’une communauté exige davantage de dialogue, d’écoute et de concertation. Les décisions doivent être comprises, partagées et acceptées, car elles engagent bien plus que des résultats : elles touchent au lien qui unit les membres de la communauté. Cette exigence peut parfois donner l’impression de ralentir le processus décisionnel, mais elle constitue souvent la condition de décisions plus solides et plus durables. Pour autant, la concertation ne doit jamais devenir un prétexte à l’immobilisme. Le véritable défi est de trouver le juste équilibre entre une gouvernance moderne, capable de décider, d’innover et d’avancer, et le respect des valeurs, des traditions et des personnes qui font la richesse de notre communauté. C’est dans cet équilibre que réside, à mes yeux, une gouvernance responsable et porteuse d’avenir. Comment envisagez-vous l’avenir de la communauté ? Je souhaite de tout cœur qu’elle continue de considérer cet avenir avec confiance. Les défis existent, qu’ils concernent la vie juive, l’évolution de la société ou les attentes des nouvelles générations. Cependant, je suis convaincu que nous disposons des ressources nécessaires pour les relever. Notre histoire nous a appris la résilience. Notre diversité nous apporte la créativité. Notre engagement collectif nous donne la force d’agir. Les grands programmes présentés par notre secrétaire général, Dominique El Bez, lors de l’assemblée générale constituent à cet égard une feuille de route claire et ambitieuse. Ils traduisent notre volonté de renforcer notre vie communautaire, de développer nos institutions et de répondre aux besoins d’une communauté en constante évolution. Quels seront justement les plus grands défis de la CIG pour les prochaines années ? L’un de nos premiers défis est de continuer à faire vivre et à développer nos institutions. La Maison Juive Dumas en est un excellent exemple : c’est un lieu central qui rassemble de nombreux services, activités et générations sous un même toit. Nous devons veiller à ce qu’il demeure un lieu vivant, accueillant et adapté aux besoins de notre communauté. Et s’il ne l’était plus, réfléchir à ce que devrait être celui de demain, sans attendre. Mais le défi le plus important est probablement celui de la jeunesse. Notre responsabilité est de leur offrir une vie communautaire riche, dynamique et porteuse de sens, afin de maintenir un lien fort avec eux, où qu’ils se trouvent. Si nous réussissons à préserver ce sentiment d’appartenance, alors Genève restera pour eux un point d’ancrage naturel, et le jour où ils fonderont leur propre famille, ils auront envie de transmettre à leur tour ce lien avec notre communauté. Il y a eu beaucoup de changements au sein de la CIG au cours des trois dernières années avec l’arrivée de Dominique El Bez au poste de secrétaire général, puis de Nathan et Anne-Eva Smila au CCJJ, les départs à la retraite d’Evelyne Morali, Rav Éric Ackermann et Jean Plançon... Un sacré virage pour la CIG, non ? La majorité de ces changements, nous les avons initiés, dans l’idée d’une vraie transition générationnelle. Nous avons commencé avec la recherche d’un nouveau rabbin, Rav Mikhaël Benadmon, en 2023. Puis, nous avons recruté Dominique El Bez comme secrétaire général, lequel a amené une énergie nouvelle, de la structure, de l’organisation... Mais c’est le propre d’une entreprise ou d’une association de voir ses cadres atteindre l’âge de la retraite et quitter l’institution. Notre défi est d’être capable d’organiser une passation aussi fluide que possible, avec des connaissances qui se transmettent et des nouvelles personnes qui puissent incarner ces fonctions importantes. C’est ce qui rend mon rôle et celui de mon comité intéressant ! La question de l’intégration de la communauté à Genève est un thème récurrent. Quel regard portez-vous sur ce sujet ? Par mon background familial, mon attachement à Genève est très profond. Cette ville possède une identité singulière. Elle a toujours été un lieu de rencontres, d’ouverture, de dialogue et de coexistence. Notre communauté s’inscrit pleinement dans cette histoire. Depuis plus de deux siècles, elle participe à la vie genevoise tout en préservant son identité propre. Cette double fidélité – à nos traditions et à notre environnement – constitue l’une de nos plus grandes richesses. Vous évoquiez l’arrivée du Grand-rabbin, Mikhaël Benadmon. Quel rôle jouera-t-il dans ces défis ? Son rôle est essentiel. Depuis son arrivée à Genève, il s’est imposé comme une figure de référence par sa connaissance, sa disponibilité et sa proximité avec les membres de notre communauté. Il accompagne les familles dans les moments les plus importants de leur vie, mais il contribue également à nourrir la réflexion collective sur les grands enjeux auxquels nous sommes confrontés. Dans une période où les communautés ont besoin à la fois de repères et de cohésion, sa mission dépasse largement le cadre religieux. Il participe à la transmission de nos valeurs, au dialogue entre les générations et au renforcement du sentiment d’appartenance qui nous unit. À titre personnel, j’apprécie profondément son humanité, son sens de l’écoute et sa capacité naturelle à rassembler. Finalement, quelle est votre vision pour les années à venir ? Préserver ce qui fait notre identité, renforcer ce qui nous unit et préparer avec confiance l’avenir de notre communauté. SEP TEMBRE 2026

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