ARMAND BRUNSCHVIG : UN SAUVEUR DANS LA TOURMENTE TEXTE JEAN PLANÇON Parmi les nombreux membres et présidents qui se sont succédé à la tête de la Communauté israélite de Genève (CIG) depuis plus de deux siècles, Armand Brunschvig fut sans aucun doute l’artisan d’une des plus belles réussites administratives que l’institution ait connues. Entre création du cimetière israélite de Veyrier et acquisition de la Maison juive, à la rue Saint-Léger, voici la trajectoire d’un homme providentiel ! Au sortir du premier conflit mondial, la CIG est engluée dans l’épineux problème lié à son cimetière de Carouge qui, étant de nature confessionnelle, n’a plus la possibilité de bénéficier d’une extension en raison de la loi sur la laïcité de 1876. Or celui-ci arrive à saturation et les nombreux recours déposés par l’institution se sont avérés infructueux. La situation semble si insoluble que, dès 1914, l’accès au cimetière n’est plus réservé qu’aux seuls membres de la CIG, excluant ainsi tous les autres Juifs du canton obligés de se faire enterrer dans les cimetières communaux genevois, voire à Lausanne ou à Vevey. Les tensions sont telles entre les différentes communautés juives genevoises – une ashkénaze, une autre séfarade ottomane et deux autres orthodoxes – qu’il est impératif de trouver une solution de toute urgence. Le salut semble alors venir d’un tout nouveau membre qui intègre le comité de la CIG comme administrateur des biens au cours de l’année 1919 : Armand Brunschvig, un coreligionnaire d’origine alsacienne, né à Genève en 1882, négociant en textiles de son état. Très vite, cet homme démontre des capacités exceptionnelles à diriger les affaires communautaires en s’attelant immédiatement au dossier si délicat du cimetière. En l’espace de quelques semaines, il élabore le projet d’un nouveau lieu de repos en territoire français, sur la commune d’Étrembières, à quelques encablures à peine du village suisse de Veyrier et dont l’accès est aisé depuis Genève. UNE NOUVELLE DYNAMIQUE DANS LA COMMUNAUTÉ Artisan d’une réussite juridique qui ne s’annonçait pourtant pas des plus faciles – le nouveau cimetière se trouvera en effet à cheval sur la frontière franco-genevoise, une situation géographique plutôt atypique, Armand Brunschvig est alors perçu comme l’homme providentiel. Sa prestance naturelle, son sens inné de la communication et son empressement aux tâches communautaires constituent une marque de fabrique qui lui apporte rapidement une aura fort justement appréciée des membres. Il faut remarquer qu’il passe beaucoup de son temps à la Maison juive, n’hésitant pas à délaisser ses propres activités commerciales au bénéfice d’une communauté qui a besoin d’une réorganisation. Il insuffle ainsi dès 1920 une nouvelle dynamique qui permet de moderniser les structures internes de l’institution. En 1925, il devient assez logiquement président de la CIG, une fonction qu’il assumera à sept reprises jusqu’en 1952. La même année, il intègre le Comité central de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI) et en devient vice-président en 1944. Enfin, il siège au sein du Conseil du Congrès Juif Mondial, avant de devenir vice-président du Comité exécutif de l’ORT mondial. L’ACCUEIL SANS CONDITIONS Au début du second conflit mondial, Armand Brunschvig adopte une attitude modérée et quelque peu distante en faveur d’une politique d’accueil des réfugiés en Suisse. Le débat est alors particulièrement virulent au sein des communautés juives, dont certains membres critiquent sévèrement l’attitude de la FSCI, considérée comme beaucoup trop proche et complaisante avec la politique restrictive des autorités fédérales. Le positionnement d’Armand Brunschvig n’est pourtant pas, à ce moment-là, si éloigné des considérations d’un bon nombre de Juifs en Suisse qui estiment « être tenus de remplir en premier lieu leur devoir de citoyen avant de revendiquer un quelconque droit moral ». Cependant, les événements de l’année 1942, qui marquent le déclenchement du génocide dans l’ensemble des territoires contrôlés par l’Allemagne nazie, modifient radicalement l’attitude d’Armand Brunschvig qui prône désormais l’accueil sans conditions de tous ceux qui se pressent à la frontière suisse. Il s’inquiète à cet effet des conditions d’internement des réfugiés dans les divers camps créés à Genève dès l’automne 1942 et des nombreuses demandes d’assistance qui sont adressées à la CIG. Celle-ci est obligée de réorganiser tout son système administratif et de louer des locaux supplémentaires dans les étages supérieurs de son siège social, sis à la rue de la Fusterie. C’est à cette occasion qu’est nommé le premier secrétaire général de l’institution, en la personne de Michel Smidof, luimême réfugié et qui évite de justesse son transfert dans un camp de travail grâce à l’efficace intervention d’Hen- © DR L'HISTOIRE L'HISTOIRE 14 LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9
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