POURQUOI LES JUIFS SE BALANCENT-ILS PENDANT LA PRIÈRE ? TEXTE MIKHAËL BENADMON La prière est comprise dans les traditions religieuses comme un moment de recueillement, d’introspection, de retour sur soi. Elle nécessite une disposition mentale qui s’exprime dans le registre de la sérénité, du calme et du bien-être. Dès lors, un visiteur incongru ne peut qu’être étonné de constater un mouvement continu, parfois impulsif (ou agaçant pour un voisin), déconcertant ou déconcentrant, chez un prieur lambda. Ce geste corporel appartient-il à l’individu et reflète-t-il son degré de nervosité, voire d’instabilité ? Ou alors, puise-t-il ses sources dans un horizon spirituel ancien ? Les lignes qui suivent ont pour objet de reconstituer la généalogie de cette action, a priori banale, et de suivre son évolution. La coutume de se balancer, pendant la prière et pendant l’étude de la Torah, a fait l’objet de grands débats dans la halakha concernant, d’une part, la participation du corps à la prière et, d’autre part, l’essence de la prière. Une des sources premières, ramenées dans le Talmud Babli (Brakhot 28b) et dans le Talmud de Jérusalem (Brakhot 1, 3-5), se base sur le verset : « Tous mes os diront : D.ieu... qui est comme toi ! » et les commentateurs se demandent si cette phrase concerne la prière, l’étude, ou les deux. Le langage des os fait sans doute allusion à un frissonnement plutôt qu’à une pathologie médicale. PLUSIEURS RAISONS APPARAISSENT DANS LA LITTÉRATURE HALAKHIQUE À CE SUJET Les balancements représentent la peur, le tremblement ou plutôt, la crainte référentielle que l’homme doit ressentir face à son créateur pendant la prière (Mahzor Vitri, au nom de son maître Rashi, et également Rabbi David Aboudreham). Se balancer serait alors le signe d’une conscience religieuse, attentive à la magie de la prière durant laquelle une créature insignifiante ose se tourner vers le maître du monde. Le tourment habite le prieur et son corps parle malgré lui. Il n’est donc pas certain que ce balancement soit le fruit d’une décision consciente, mais plutôt la réaction corporelle immédiate de la rencontre. Bref, tout sauf du mimétisme. Cependant, un célèbre rabbin italien, Rabbi Menahem Azaria de Fano (15481620), s’oppose à cet usage. Son principal argument ? La prière est un recueillement du cœur et le balancement ne peut en aucun cas amener l’homme à se placer devant D.ieu dans un esprit de sérénité. La prière impose le contrôle de soi, et atteindre le recueillement et la sérénité nécessite une transcendance de soi et une maîtrise de son corps. Le texte de référence qui signale vraisemblablement cet usage, inconnu jusqu’au XIIe siècle, est le livre du Zohar. Selon cette tradition, le peuple d’Israël accomplissant les mitsvot, soit les commandements de la Torah, est à comparer à une flamme qui brûle et scintille. Sa vitalité s’exprime donc à travers ses turbulences qui sont signes de force et caractère (Zohar Pinhas). À travers ces propos, l’enthousiasme et l’exaltation n’est pas à camoufler : le croyant brûle de tout son être et, à l’image de la flamme, impose son ardeur sans compromission. Rabbi Yehuda Halevy ramène dans son Kouzari deux explications : la première, physiologique, est que le balancement réchauffe le corps. Ce dernier enflamme alors l’âme et éveille la Kavana (l’intention, la ferveur). Ce serait en quelque sorte une théorie, version Gestalt, qui intègre le mouvement corporel dans le mental et, dans cette explication, verrait peut-être une catapulte visant à éveiller la ferveur. Mouvement du corps et mouvement de l’âme sont dans le même rythme. Cette explication est rejetée par le Rav Yeshaya Halevy Horowitz (1558-1628) dans son ouvrage Shla Hakadosh : l’expérience montre que la prière prononcée immobile est beaucoup plus profonde. Sur cette question, qui somme toute revient à un débat psychologique sur la nature de l’homme, Rabbi Yossef Teomim (1727-1792), cité par le Michna Broura (Orakh Hayim 48), conseille à chacun de trouver la voie qui le conditionne à une meilleure prière. La deuxième explication de Yehouda Halevy est plus pratique : selon lui, il fut un temps où les livres étaient rares, beaucoup de personnes entouraient et lisaient du même livre et, certaines fois, pour vérifier un mot ou une lettre, ils se courbaient. Leurs enfants voulant imiter les parents ont continué la tradition...Tradition quand tu nous tiens ! Rien de transcendant dans cette explication, pas de recherche spirituelle, que du mimétisme qui suppose que ce qu’ont fait les anciens doit être perpétué même si c’est, comment dire, étrange ou surprenant. © ISTOCK LA CHRONIQUE DU RABBIN LA CHRONIQUE DU RABBIN 8 LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 9
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