JOHANNE GURFINKIEL : « MA CONVICTION ? UN CHANGEMENT EST POSSIBLE » TEXTE JEAN-DANIEL SALLIN Depuis deux ans, depuis ce 7 octobre 2023 de triste mémoire, Johanne Gurfinkiel vit une période compliquée. Secrétaire Général de la CICAD, il fait l’objet d’attaques frontales dans les médias et les milieux politiques. Un élu de gauche a même demandé publiquement son licenciement... Son «crime»? Au nom de l’institution, il monte au front pour lutter contre l’invisibilisation de l’antisémitisme. Sans s’écarter du chemin fixé avec son Président, Laurent Selvi, et son Comité. «On nous reproche de ne pas prendre position sur le conflit au Proche-Orient et ne pas dénoncer la politique du gouvernement israélien à Gaza», dit-il. «On ne l’a jamais fait, on ne le fera pas ! Cela ne fait pas partie de nos engagements. » En revanche, il observe une recrudescence des actes ou des propos antisémites dans la société civile. «Nous recevons des signalements trois à quatre fois par jour. Nous ne pouvons pas rester silencieux devant ce phénomène. » Alors, Johanne Gurfinkiel parle, condamne, vitupère et... prend les coups ! Comment vit-il cette situation? Qu’estce qui motive son engagement ? Dans cette interview, il lève un coin de voile sur son parcours et ses valeurs. Comment allez-vous ? Dans le contexte actuel, je ne vais pas si mal… La pression est forte, mais il n’y a ni la place, ni le temps pour s’appesantir ou baisser les bras. Depuis le 7 octobre 2023, comme beaucoup d’autres, je suis mobilisé sept jours sur sept. Malgré les embûches et les menaces, il s’agit de rester combatif et tenir bon. C’est dans ma nature : je reste un militant, et il n’est pas question de travestir qui je suis. Cette période est difficile pour chacun d’entre nous. Elle révèle des fragilités, parfois des déceptions, notamment dans certains milieux politiques ou chez des personnes que l’on croyait proches. Mais, elle met aussi en lumière de belles surprises : des engagements inattendus, des soutiens forts, des amitiés sincères. On dit toujours que les périodes de tension révèlent les véritables amis... C’est très juste ! Vous parliez de militantisme. Comment est-il né ? Il est d’abord issu de l’histoire de ma famille. La plus grande partie de la mienne a été déportée à Auschwitz, certains ont même été dénoncés en France. Quel que soit le moment où l’on en prend conscience, cette mémoire marque à jamais. Elle m’a appris qu’il n’y a pas d’autre option que de considérer que notre survie est entre nos mains et que nous devons toujours être prêts à répondre à l’hostilité qui s’exprime. C’est ce qui m’a motivé très tôt. Dès mon adolescence, j’ai choisi délibérément de m’engager dans une activité dont je savais qu’elle serait exigeante et difficile. J’ai participé à des manifestations, je me suis impliqué dans la lutte contre l’antisémitisme et dans la transmission de la mémoire de la Shoah. Ce sont des sujets qui m’habitent depuis mes 14 ou 15 ans. C’était une évidence, à mes yeux, et j’ai bataillé pour trouver ma place dans ces milieux à Paris. Pourquoi avoir dû batailler autant ? Parce que j’étais trop jeune. À 14 ans, il était difficile de rejoindre des structures dans lesquelles la plupart des militants avaient 17 ou 18 ans. Mais j’étais déterminé à trouver ma place dans cet univers associatif, militant et communautaire. Pour moi, cela allait de soi. Je n’ai jamais milité dans des mouvements politiques ou dans des associations éloignées de ce combat. Je me suis toujours concentré sur ce que je considérais comme vital : la lutte contre l’antisémitisme, le racisme, la transmission de la mémoire ou le soutien aux victimes de génocide comme les Arméniens et les Rwandais. Je suis le fruit d’un parcours marqué par une identité juive très forte, mais aussi par une conception large de l’engagement. Je me revendique comme un citoyen, nourri des valeurs républicaines, croyant et un peu pratiquant. Au-delà des pratiques religieuses, mon identité s’exprime avant tout à travers des valeurs de responsabilité et d’engagement. Comment avez-vous découvert l’histoire de votre famille ? Comme dans beaucoup de familles juives ashkénazes, on en parlait sans vraiment en parler. C’était toujours présent, mais jamais raconté dans un récit continu : seulement des anecdotes, des lettres d’un grand-père que je n’ai pas connu, les souvenirs de ma mère ou d’un oncle surgissant au détour d’une conversation. Avec le temps, j’ai voulu en savoir davantage. J’ai cherché, creusé... Cette quête m’a conduit jusqu’à Yad Vashem, où j’ai découvert, dans une vitrine à l’entrée, une carte qui appartenait à mon grand-père paternel. Comment vos parents ont-ils vécu votre militantisme ? Vous ont-ils soutenu? L’engagement communautaire n’était pas naturel dans ma famille : venue de Pologne et de Roumanie au début du XXe siècle, elle avait surtout cherché à réussir son intégration en France. Du côté paternel, j’ai découvert plus tard que certains cousins étaient pourtant devenus Présidents de communauté à Nantes, point d’entrée des Juifs venus de l’Est. Mon père (zl), paix à son âme, est parti trop tôt, alors que j’étais ado17 LA RENCONTRE AOÛT-NOVEMBRE 2025
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