UN TOTEM MÉMORIEL EN SOUVENIR DU CANCEL JUIF DE GENÈVE TEXTE JEAN PLANÇON Le 17 juin 2025, en présence des autorités municipales et des associations juives et de lutte contre l’antisémitisme de Genève, un Totem mémoriel a été inauguré à l’angle de la place du Grand-Mézel et de la Grand-Rue, pour rappeler l’existence, au Moyen Âge, d’un Cancel juif dans la cité. La cérémonie, présidée par M. Alfonso Gomez, maire de la ville, marque une étape importante dans la reconnaissance et la commémoration de l’histoire de la communauté juive, en inscrivant cet épisode douloureux de manière plus affirmée dans le patrimoine culturel et historique de la République. L’initiation de ce projet remonte à une première réflexion portée par Anita Halasz, responsable du dicastère de la Culture de la CIG, à la suite de la parution en 2008 de mon ouvrage sur l’histoire des Juifs de Carouge et de Genève, dans lequel j’exhume cet épisode quelque peu oublié par nos historiens contemporains. Le dernier récit à ce sujet remonte, en effet, aux années 1920, lorsque l’historien Achille Nordmann, dans la Revue des Études juives de Paris, et l’archéologue cantonal Louis Blondel, dans l’Almanach paroissial, nous dévoilent les particularités de cet ancien quartier disparu. Anita Halasz interpelle alors Sylvain Thévoz, conseiller municipal de la Ville de Genève, lequel dépose une première motion devant le Conseil municipal afin que la Ville honore l’histoire de l’un des plus vieux ghettos d’Europe et fasse ainsi «œuvre de mémoire ». Il faudra près de dix ans pour que ce projet, particulièrement défendu par la CICAD, aboutisse enfin après une série de longues concertations, auditions et autres examens d’archives et récits qui, quelques fois, ont soulevé des controverses et oppositions dans leur interprétation. Afin d’être mieux éclairée, la Ville de Genève a mandaté Sarah Pflug, docteure en histoire suisse, pour qu’elle établisse, sous la forme d’un rapport, l’état des connaissances actuelles sur le Cancel. LE PROTOTYPE DES FUTURS GHETTOS En l’absence d’éléments précis, le rapport laisse encore quelques questions en suspens. Il semble cependant admis que le Cancel juif de Genève constitua bien, dès 1428, le prototype des futurs ghettos qui allaient se répandre dans les décennies suivantes: Venise en 1516, Rome et les États pontificaux à partir de 1555. En dehors des mesures vexatoires et restrictives à l’égard des Juifs, issues des dispositions du 4e Concile du Latran de 1215, jusque-là appliquées difficilement au sens strict, le Cancel juif de Genève fut peut-être le premier à appliquer également des mesures coercitives contraignantes, découlant plus directement des dispositions du décret ducal savoyard élaboré entre 1420 et 1430, qui imposait la création de quartiers juifs hermétiques. Le terme de «Cancel », antérieur à celui de ghetto, provient du latin « cancellus », qui signifie barreaux, grille, balustrade ou treillis. Bien qu’assez peu utilisé, on retrouve ce terme à Aix-enProvence, dans la rue du Cancel, implantée dans l’ancien quartier juif. Il est aussi présent dans l’architecture ecclésiastique, sous le dérivé de « chancel », pour désigner la partie du chœur d’une église, réservée au clergé et interdite aux fidèles, qui est matérialisée par une corde, une barrière, une grille, voire une clôture fortifiée, comme c’est le cas dans la cathédrale d’Albi. AMÉDÉE VIII DURCIT LE TON Pour rappel, après leur expulsion du royaume de France en 1394, les Juifs s’établirent librement à Genève dès 1396, sous la protection complaisante d’Amédée VIII de Savoie, dans le quartier de Saint-Germain. En 1408, le curé et recteur de la paroisse réclama cependant que chrétiens et Juifs résident séparément. Ces derniers étaient d’ailleurs tenus de porter un signe distinctif sur les vêtements, craignant, en effet, que puissent s’établir des rapports illi- ® JEAN PLANÇON Le Totem mémor iel , à l ’angle de la place du Grand-Mézel et de la Grand-Rue. L’HISTOIRE L’HISTOIRE 14 LE MAGA Z INE DE L A C I G N ° 1 8
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