CIG_JOURNAL_N°18_ FLIPBOOK

LA CULTURE JUIVE : POURQUOI FAUT-IL LA PROMOUVOIR ? TEXTE JEAN-DANIEL SALLIN La polémique avait saisi Genève en plein cœur de l’été. Directeur du cinéma Bio, à Carouge, Alfio Di Guardo, avait envoyé un courrier à Irma Selvi Danon, directrice de la programmation du Festival international du Film des Cultures Juives de Genève (GIJFF), pour l’informer du « forfait » de sa salle pour l’édition 2026. Son explication ? «Montrer des films se réclamant de la culture juive revient à prendre position [en faveur d’Israël] », disait-il en substance, craignant des réactions hostiles contre son cinéma en cas de partenariat avec cet événement. Évidemment, cette position a été largement commentée dans les médias juifs, comme Radio Shalom ou i24-News. Elle a en revanche reçu le soutien de certains politiciens. « La culture juive est intemporelle, elle existe depuis des siècles, indépendamment d’Israël », réagit Irma Selvi Danon. «Reporter la critique d’Israël sur tous les Juifs, c’est nous rendre coupables par assimilation. C’est comme si on nous demandait d’abjurer ou de signer des aveux pour avoir le droit d’exister en tant que Juifs... » Mais le GIJFF n’est pas seul dans ce bateau chahuté de partout, cible favorite des opposants au gouvernement de Benyamin Nétanyahou : la situation catastrophique dans la bande de Gaza polarise les condamnations et favorise les amalgames. L’Espagne, la Suède et l’Irlande ont menacé de boycotter le prochain Concours de l’Eurovision, en Autriche, si Israël confirmait sa participation. À la Mostra de Venise, des voix se sont élevées pour exiger le retrait de son invitation à Gal Gadot, alors que l’actrice israélienne n’avait même pas prévu d’assister au festival. Aux Francofolies de Spa, en Belgique, trois artistes ont refusé de se produire sur scène à cause de la présence d’Amir à l’affiche : il soutiendrait le « génocide » en territoire palestinien. SE DÉMARQUER ET S’ADAPTER « Le boycott artistique est un acte lâche, insensé, qui va à l’encontre du pluralisme, la définition même de l’art pour moi », avait réagi le chanteur français dans Le Parisien. Mais, depuis le 7 octobre 2023 et le déchaînement de feux qui s’est abattu sur Gaza, le quotidien des artistes juifs, autour de la planète, s’est complexifié. Comme si le fait de vivre son judaïsme au grand jour suffisait à les rendre complices des bombardements sur le territoire palestinien. « Pour être un bon Juif respectable, vous devez assumer avec force de dénoncer la situation au Proche-Orient et la politique du gouvernement israélien », ironise Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD (cf. interview en pages 10-13). En cas de silence, le risque d’être happé dans un torrent d’insultes et de menaces est élevé. À quel moment l’opinion publique, pro-palestinienne, exigera la censure pure et simple des films de Steven Spielberg ou des œuvres de Joann Sfar, sous le prétexte qu’ils sont juifs ? Parce que la culture juive est partout. Elle fait partie de notre société : elle nourrit notre imaginaire à travers le cinéma ou la comédie musicale ; elle s’expose dans les librairies ou les galeries d’art ; elle révèle régulièrement le talent cosmopolite de réalisateurs, de comédiens, d’auteurs, dont le judaïsme ne s’affiche pas forcément sur le revers de leur veste, mais transpire dans les valeurs qu’ils défendent. « Saviez-vous que tous les superhéros ont été créés par des Juifs ashkénazes américains, marqués par les persécutions endurées en Europe par leurs familles ? », fait remarquer Anita Halasz, responsable Culture & Bibliothèque à la Communauté Israélite de Genève. « Il y a une forme d’intellectualisation de l’expérience qui caractérise traditionnellement les Juifs. Ce n’est pas un hasard si Sigmund Freud était juif... L’expérience diasporique est compliquée. Le peuple juif n’avait pas le droit d’exercer de nombreuses activités. Il a donc dû se montrer plus ingénieux que le reste de la population pour se démarquer, s’adapter, cherchant l’excellence dans certains domaines, comme le commerce, la banque, la science ou les arts. » À voir la liste des lauréats juifs pour le prix Nobel, cette quête s’est révélée miraculeuse ! « Leur nombre est totalement disproportionné par rapport à la population juive dans le monde », sourit d’ailleurs la Genevoise. © STUDIO AIGAL 11 L’ENQUÊTE AOÛT-NOVEMBRE 2025

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